Échanges entre musiques actuelles et musique contemporaine

De Doc.

On oppose fréquemment musiques actuelles et musiques contemporaines en donnant aux premières une connotation populaire et aux secondes une connotation savante. Pourtant, les termes « contemporaines » et « actuelles » renvoient à un objet commun : la création musicale aujourd’hui. De la même façon, musiques actuelles et musiques contemporaines regroupent de nombreux courants musicaux. Les premières comprennent les musiques amplifiées (rock, pop, jazz, musiques électroniques…) mais également la chanson de variétés, le rap etc., les secondes la musique électroacoustique, spectrale, minimaliste, sérielle… chaque courant utilisant un mode de composition et des matériaux parfois différents.

Bien qu’un large fossé se soit creusé entre musiques actuelles et musiques contemporaines, générant des publics opposés, on constate de plus en plus fréquemment que les passerelles se multiplient entre les deux. Du point de vue matériel, musiques actuelles et contemporaines ont recours à l’informatique ainsi qu’à un instrumentarium électronique (synthétiseurs, guitares électriques, etc.). Les musiques contemporaines tentent également de rapprocher leurs méthodes d’enregistrement de celles utilisées par les musiques actuelles. Au niveau des influences esthétiques, « certains DJ et producers techno n’hésitent pas à revendiquer l’héritage d’une partie de la musique instrumentale et électroacoustique du XXe siècle, attestant ainsi d’une relation toujours vivante entre différentes pratiques musicales ».[1] Ainsi, en juin 2000, c’est Hymnen de Karlheinz Stockhausen (1966) qui ouvre le festival de musique techno « Sonar » à Barcelone.

À l’inverse, les compositeurs de musique contemporaine utilisent parfois des éléments issus de musiques actuelles dans la construction musicale, notamment au niveau rythmique. Jacopo Baboni Schilingi en donne ainsi l’exemple : « Dans mon quatuor à cordes Il colore del blu (1999), je me suis inspiré d’une pièce du groupe de musique techno Propeller Heads. Malgré une absence de pulsation régulière, il y a dans cette pièce des moments repère en écriture homorythmique, entre lesquels se produisent une quantité impressionnante d’éléments variés, à la fois sur le plan rythmique et mélodique. »[1]

Chez Philippe Hurel, « l’influence [du jazz] s’est fait sentir sur le plan du rythme et du phrasé »,[1] notamment dans Six miniatures (1990). Il dit à ce sujet : « Le rock et le jazz nous ont permis de penser le rythme autrement et de sortir de l’éducation occidentale du rythme totalement obsolète et inefficace à mon sens. »[1] Ce dernier mêle également ses créations à certains courants des musiques actuelles : Kits (1996) est par exemple une œuvre appartenant à un spectacle comprenant des pièces de Martial Solal, Carla Bley et Frank Zappa. Si après Maurice Ravel et Igor Stravinsky, Bernd Alois Zimmermann et Mark Anthony Turnage ont été influencés par le jazz, György Ligeti et Tristan Murail ont été séduits par le Rock’n roll. De plus, Louis Andriessen et Alain Louvier ont semé des traces de Rap dans leurs opus savants.[2]

Enfin, certains compositeurs contemporains peuvent également faire appel à des musiciens issus d’autres pratiques. C’est le cas du minimaliste Steve Reich, qui a écrit les parties de guitare de Different Trains (1988) pour le musicien de jazz Pat Metheny. Les compositeurs minimalistes compteront d’ailleurs parmi les plus proches des musiques actuelles, notamment dans les principes de construction musicale basés sur la répétition et la volonté de rendre la musique immédiatement perceptible.


Notes

  1. 1,0 1,1 1,2 1,3 Denut, Éric, Musiques actuelles, musique savante – Quelles interactions ?, Paris, L'Harmattan, 2001.
  2. Castanet, Pierre Albert, Tout est bruit pour qui a peur - Pour une histoire sociale du son sale, Paris, Michel de Maule, 1999 (rééd. 2007).
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