Musiques de films

De Doc.

Au début du XXe siècle, la musique de films s’inspire plus des genres populaires en vogue (fox-trot, chansons…) que de la musique savante. Le cinéma est alors considéré comme un divertissement et le terme « septième art » qui lui est attribué en 1919 par l’intellectuel italien Ricciotto Canudo ne gomme pas immédiatement la conception péjorative qu’en ont les compositeurs de l’époque. En 1933, Maurice Ravel énonce l’idée que « Le cinéma sonore, qui pourrait être la grande expression lyrique de l’art d’aujourd’hui, repousse avec effroi la collaboration des véritables musiciens et ne les laisse que peu pénétrer dans les studios. »[1] Pourtant, de nombreux compositeurs de l’époque composent pour le cinéma, souvent pour des motifs financiers. C’est le cas d’Arthur Honegger, Georges Auric... Erich Wolfgang Korngold, Dimitri Chostakovitch.

Bien que certaines idées reçues perdurent encore à l’ère contemporaine, le cinéma compte de nombreuses et fructueuses collaborations entre les compositeurs de musique « sérieuse » et les réalisateurs, comme celle de Michel Fano et d’Alain Robbe-Grillet. Le premier a ainsi composé la quasi-totalité des musiques des films du second (L’immortelle, 1962, L’homme qui ment, 1968, Glissements progressifs du plaisir, 1973 etc.). Mais si Michel Fano a consacré la majeure partie de son œuvre au grand écran, d’autres ne composent qu'occasionnellement pour le cinéma.

C’est le cas du japonais Toru Takemitsu, qui a notamment signé la musique du film Suna no onna (La femme des sables) de Hiroshi Teshigahara (1964), dans laquelle il explore « les rivages de l'expérimentation bruitiste et électronique » et « parvient à évoquer le mouvement du sable qui coule par des glissandi de cordes dans des nuances pianissimi, comme s'il inventait une nouvelle écriture impressionniste avec les techniques de notre temps. »[2] Plus récemment, la compositrice Cécile Le Prado a également beaucoup écrit pour des fictions ou des documentaires : elle a ainsi composé la musique du documentaire d'Henry Colomer Monte Verità (1997), celle du film Optimum du même réalisateur (2000), Le conte du monde flottant (Alain Escalle, 2001), Année lumière (Anne Durez, 2005-2007) etc.

Le lien entre la musique contemporaine et le cinéma s’établit aussi dans un autre cas de figure : le réalisateur d’un film peut utiliser la musique préexistante d’un compositeur contemporain. C’est le cas du film 2001 l’Odyssée de l’Espace (1968) dans lequel le réalisateur Stanley Kubrick utilise un extrait du Requiem de György Ligeti (1963). Dans Eyes wide shut (1999) il utilise Musica Ricercata du même compositeur (1951).

Le mariage de la musique contemporaine et du cinéma permet en outre de réunir les technologies adaptées au son et à la lumière. L’exposition Sons et Lumières, présentée en 2004 au centre Georges Pompidou (Paris), illustre ce thème qui trouve tout son sens dans le cinéma. On peut ainsi retenir l’œuvre Metropolis de Martin Matalon, créée en 1995 pour le film éponyme de Fritz Lang réalisé en 1925 et récemment restauré par la cinémathèque de Munich. Il s’agit d’une œuvre électro-acoustique exécutée en temps réel : « Martin Matalon prépare des séquences de sons de synthèse qui seront déclenchés par un instrumentiste au cours de la projection. La synchronisation du film et de ses séquences requiert une attention particulière. L'effectif, qui comprend instruments acoustiques et électroniques en temps réel (Station d'informatique musicale de l'Ircam), permet d'associer un ensemble de 17 musiciens à un dispositif électroacoustique. La musique est diffusée à travers des haut-parleurs disposés sur scène, ainsi que dans la salle, autour du public. »[3] Matalon utilise également un dispositif similaire pour la composition, en 1996, de la musique du film de Luis Buñuel Las siete vidas de un gato (Un chien andalou), ainsi que pour Le Scorpion, composé en 2002 pour le film L’âge d’or (1930) du même réalisateur.

Cependant, si grande soit la satisfaction d’un compositeur à l’écriture d’une musique de film, les canons esthétiques et l’importance donnée à ce qui rend l’œuvre « rentable » entravent parfois une part de liberté dans les choix du compositeurs. Comme l’énonce Michel Fano, « mes conceptions esthétiques [rencontrent] rarement celles des décideurs ».


Notes

  1. Maurice Ravel, « Les aspirations des moins de vingt-cinq ans », in Excelsior, 28 novembre 1933.
  2. Texier, Christian, « Toru Takemitsu », extrait du site internet Cinezik.com.
  3. Note de programme, concert du 30 mai 1994.
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