Silence

De Doc.

« Ecrire : la montagne se tait, - et c’est cela le propre sonore de la montagne – c’est employer un sujet et un verbe ; c’est évoquer une action. Ce silence n’est donc pas un concept négatif ou neutre – ou plutôt il désignerait une intensité négative, comme lorsqu’on parle de moins quinze degrés centigrades. Peut-on dire de même : un silence de moins cent décibels ? Un grand silence serait alors comme un grand froid : ça se mesure, ça a des degrés et ça se vit. »[1]

Le silence se caractérise par une « interruption ou absence du son ».[2] En notation musicale, il est également un signe marquant un arrêt d’une durée variable dans la partition (équivalente à celle d’une note).

Elément inhérent à la musique, le silence a été utilisé pendant des siècles comme simple élément de respiration ou de césure. « Jadis, le silence était le laps de temps entre les sons, utile à différentes fins, parmi lesquelles celle d’un arrangement d’un bon goût qui faisait que, en séparant deux sons ou deux groupes de sons, leurs différences ou leurs relations seraient renforcées ; ou bien celle de l’expressivité, les silences fournissant au discours musical pause ou ponctuation ; ou encore, celle de l’architecture, l’introduction ou l’interruption d’un silence pouvant donner de la netteté soit à une structure prédéterminée, soit à une structure qui se développe organiquement. »[3]

Il est considéré tout autrement au XXe siècle, non seulement comme participant à la musique mais également comme « son ». Déjà, dès la période romantique, le silence est « particulièrement intense : non pas un non-son, mais un état du son ».[4] Il est alors utilisé comme un élément ajoutant de l’expression à l’œuvre.

Mais il faudra attendre le XXe siècle pour que le silence devienne un élément pouvant emplir l'oeuvre musicale au même titre que les sons. Anton Webern, en 1941, écrit dans une lettre, à propos de ses Variations pour orchestre op.30 (1940) : « Il est probable qu’au premier coup d’œil sur la partition, la réaction sera "mais il n’y a rien là-dedans." En effet, il manquera à beaucoup la quantité de notes auxquelles ils ont été habitués, par exemple chez Richard Strauss. »[5]

Dans la musique contemporaine, l’utilisation du silence suit cette idée. Il est une forme de rébellion contre l’inutilité d’un « étalage » de notes à tout prix. Ceci nous renvoie à la pensée musicale du compositeur John Cage « qui eut le mérite de restituer la musique aux sons au lieu de l’encombrer de tout ce qui n’était pas elle, le silence musical appelle la réflexion ».[4] L’œuvre 4’33 (1952) est en effet très représentative de cette idée : le silence est un élément inhérent à l’œuvre puisque la partition ne comporte aucune note, simplement l’indication de trois parties. Mais la musique est substituée par une nouvelle forme de silence, faite des bruits du public, des chaises… « […] le silence devient quelque chose de différent – pas silence du tout, mais sons, les sons ambiants. Leur nature est imprévisible et changeante. Ces sons (qui sont appelés silence seulement parce qu’ils ne font pas partie d’une intention musicale) doivent être comptés comme existants. Le monde foisonne de ces sons et il n’est, à vrai dire, aucunement affranchi d’eux. »[3]

Le silence peut également être utilisé comme un élément structurel. Ainsi, dans le Klavierstück X de Karlheinz Stockhausen (1954), « les arrêts y sont aussi impressionnants que la violence déchaînée du travail sur les clusters et les glissandi de clusters ».[6] Le silence est donc « entendu », vécu comme un élément participant au déroulement de l’œuvre, « l’arme du silence » ayant une fonction tantôt rituelle, tantôt structurelle.[7]

Il peut être également utilisé comme élément dramatique. Dans Trans du même compositeur (1971), le silence est un moyen de « relancer le discours »[6] : « Sans raison, tout l’orchestre s’arrête et observe une pause générale. C’est comme au cinéma, lorsqu’il y a un arrêt sur image. Plus rien pendant vingt secondes, ce qui est très long lorsque rien de tel ne s’est encore produit. C’est le silence total. »[8]

Le silence peut également être suggéré, comme dans l’œuvre Des canyons aux étoiles d’Olivier Messiaen (1971) : « dès le début, un bref solo de cor, puis une sorte de “jingle” orchestral scintillant et impératif, puis de minces effets orchestraux, et peu après un effet volontairement anecdotique de vent réalisé par un instrument de théâtre nous donnent en très peu de temps, sous des formes multiples, une impression de silence ».[9] Messiaen, à propos du mouvement « Appel interstellaire », écrira d’ailleurs : « les appels (du cor) tombent dans le silence. »


Notes

  1. Chion, Michel, Le Promeneur écoutant, essais d’acoulogie, Paris, Plume, 1993.
  2. Vignal, Marc (éd.), Dictionnaire de la musique, Paris, Larousse, 2001.
  3. 3,0 3,1 Cage, John, Silence, Genève, Héros-Limite, 2003.
  4. 4,0 4,1 Biget-Mainfroy, Michelle, « Musique et silence », in Les cahiers du CIREM n° 32-33-34, Publications de l'Université de Tours, 1994.
  5. Anton Webern, Chemins vers la Nouvelle Musique, Paris, Lattès, 1980.
  6. 6,0 6,1 Rigoni, Michel , « Musique et silence », in Les cahiers du CIREM n° 32-33-34, Publications de l'Université de Tours, 1994.
  7. Castanet, Pierre Albert, « Musique et silence », in Les cahiers du CIREM n° 32-33-34, Publications de l'Université de Tours, 1994.
  8. Cott, Jonathan, Conversations avec Stockhausen, Paris, Lattès, 1976.
  9. Chion, Michel, in « Le silence chez Messiaen », Revue Accents n° 34, janvier-mars 2008.
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