Musique spectrale

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Le terme de musique spectrale apparaît en France autour de 1970 sous la plume du compositeur philosophe Hugues Dufourt.[1] Elle a pour objet l’exploration des propriétés acoustiques du son et n’admet l’idée de construction musicale que par le son, et non par la composition sérielle, le hasard ou les calculs divers et variés sur lesquels bon nombre d’œuvres sont fondées. Seul le son doit servir de matériau de base à l’œuvre, comme l’explique le compositeur Gérard Grisey : « Nous sommes des musiciens et notre modèle, c’est le son, non la littérature, le son, non les mathématiques, le son, non le théâtre, les arts plastiques, la théorie des quanta, la géologie, l’astrologie ou l’acupuncture. »[2] Pour schématiser, on peut dire que les compositeurs de musique spectrale sont les musiciens du son et non de la note.

L’introspection du son dans toutes ses composantes renvoie nécessairement à l’idée de spectre harmonique, d’où l’appellation de ce courant. De même qu’un spectre de couleurs est formé par l’ensemble des fréquences des ondes lumineuses (allant des infrarouges aux ultraviolets), le spectre d’un son est formé par l’ensemble des fréquences harmoniques qui le composent.

Travailler sur les spectres permet notamment la reconstruction d’éléments sonores inaudibles à l’oreille. Ainsi, « le début de Partiels (1975) de Gérard Grisey reconstruit un transitoire d'attaque de trombone et contrebasse sur un spectre de Mi. Si en temps réel ce phénomène dure environ 200 millisecondes, le processus de reconstitution (orchestration) des formants et leur mise à jour audible demande plusieurs secondes. »[3]

Une autre idée maîtresse de la pensée spectrale est également de considérer l’œuvre comme unitaire, continue, où les divers éléments se fondent les uns dans les autres. « Sa révolution, énonce le compositeur Tristan Murail, se situe là, dans ce basculement de la conception de l’écoute qui a permis d’entrer dans la profondeur du son, de sculpter vraiment la matière sonore, au lieu d’empiler des briques et couches successives. » [4]

Au niveau de l’instrumentation, la musique spectrale peut recourir à des sources sonores aussi bien électroniques qu’acoustiques. Les courants de l’espace (1979) de Tristan Murail est ainsi une œuvre créée pour ondes Martenot traitées par synthétiseur et petit orchestre. De même, les Études de Karlheinz Stockhausen consistent en la superposition de sons sinusoïdaux pour reconstituer le timbre.

Les précurseurs de la musique spectrale sont le compositeur Edgard Varèse, pour qui la note et le timbre sont indissociables, Olivier Messiaen pour qui la notion de « couleur du timbre » était essentielle, Giacinto Scelsi[5], Horatiu Radulescu et György Ligeti. Dans les années 1970, quelques compositeurs ont contribué à développer ce mouvement en France, dont Roger Tessier[6], Tristan Murail[7], Gérard Grisey[8], Michaël Lévinas[9], Hugues Dufourt[10], qui fondent en 1973 l’ensemble L’Itinéraire[11].

Le minimaliste Steve Reich a également influencé les spectralistes dans l'idée de processus et de mouvement continu de l'œuvre. D’autres suivront le mouvement un temps : François Bousch, Kaija Saariaho, Marc-André Dalbavie, Magnus Lindberg, Philippe Hurel... En demandant de chanter d’une manière diphonique, d’autres ont joué avec les harmoniques de sons fondamentaux (Stimmung - 1968 de Karlheinz Stockhausen, À l’écoute des vents solaires - 1996 de David Hykes, Tristan Murail, Nicola Cisternino...).[12]


Notes

  1. Dufourt, Hugues, Musique, pouvoir, écriture, Paris, Bourgois, 1991.
  2. Grisey, Gérard, Écrits ou l‘invention de la musique spectrale, Paris, mf, 2008.
  3. Giner, Bruno, « La musique spectrale en dix mots », extrait du site internet de la revue Dansk musik tidsskrift.
  4. Murail, Tristan, Modèles et artifices (sous la direction de Pierre Michel), Strasbourg, Presses Universitaires de Strasbourg, 2004.
  5. Giacinto Scelsi, aujourd‘hui (sous la direction de Pierre Albert Castanet), Paris, CDMC, 2008.
  6. Stevance,Sophie, Tessier ... l’itinéraire du timbre, Notre-Dame-de-Bliquetuit, Millénaire III, 2006.
  7. Alla, Thierry, Tristan Murail – La couleur sonore, Paris, Michel de Maule, 2008.
  8. Baillet, Jérôme, Gérard Grisey – Fondements d’une écriture, Paris, L’Harmattan, 2000.
  9. Levinas, Michael , Le Compositeur trouvère – Écrits et entretiens (1982-2002), Paris, L’Harmattan, 2002.
  10. Castanet, Pierre Albert, Hugues Dufourt – 25 ans de musique contemporaine, Paris, Michel de Maule, 1995.
  11. Vingt-cinq ans de création musicale contemporaine – L‘Itinéraire en temps réel (sous la direction de Danielle Cohen Levinas), Paris, L’Harmattan, 1998.
  12. Castanet, Pierre Albert, « Un kaléidoscope fin de siècle », Histoire de la Musique (sous la direction de Marie-Claire Beltrando-Patier), Paris, Larousse, 1998.
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